Comment les feeds ont changé notre rapport au goût
74% des moins de 35 ans déclarent que leur goût en déco s'est formé sur Instagram et Pinterest. 11% citent leurs parents. Pour la première fois, le goût se transmet horizontalement.
Une étude Pew Research de mars 2026 mesure pour la première fois la chose : 74% des moins de 35 ans déclarent que leur goût en déco s'est formé sur Instagram et Pinterest. 11% citent leurs parents. 4% citent les magazines. Pour la première fois dans l'histoire moderne, le goût visuel domestique se transmet horizontalement entre inconnus, pas verticalement entre générations.
La rupture
Avant 2015, le goût en déco se construisait par couches : héritage familial, magazines (Elle Déco, AD, Marie Claire Maison), boutiques visibles (Roche Bobois, Habitat, Conran Shop), maisons d'amis. Une chaîne lente, locale, géographique. Le goût d'une trentenaire à Lyon n'avait rien à voir avec celui d'une trentenaire à Lisbonne.
Depuis 2015, le feed remplace tout ça. Le goût est désormais formé par un algorithme qui pousse les mêmes deux cents images à des millions d'écrans. Le résultat : une convergence inédite. Un trentenaire à Tokyo, Berlin, Mexico ou Paris veut littéralement le même salon.
Trois conséquences directes
1. L'uniformité visuelle
Toute la planète veut un Camaleonda, une lampe Akari, un mur travertin. Pas par accident — parce que l'algorithme leur a montré les mêmes références pendant deux ans. Les designers d'intérieur commencent à refuser certains mandats en 2026 : "un de plus en travertin et je démissionne" a déclaré Vincent Van Duysen dans son dernier entretien à Wallpaper.
2. La perte du vocabulaire
On reconnaît visuellement une chaise sans savoir la nommer. Le feed efface les marques, les designers, les sources. Reste l'image flottante, "saved for later", jamais activée. Le rapport Pinterest 2026 indique que 84% des saves "déco" n'aboutissent jamais à une recherche d'achat. Pas par manque d'argent. Par manque de vocabulaire.
3. L'angoisse du choix
Quand mille objets identiques défilent, choisir devient impossible. L'angoisse remplace le désir. C'est ce que les psychologues du goût appellent "decor paralysis" : une génération qui peut décrire un intérieur idéal avec une précision photographique mais qui ne sait pas comment l'acheter.
Ce que ça produit
Une génération qui passe trois heures par jour sur Pinterest et zéro euro dans une boutique. Qui sauvegarde 4 500 pins et n'a rien chez elle. Qui vit dans un appartement vide entouré d'un moodboard de cinquante Go.
Et un marché qui se polarise. D'un côté, les marques mainstream (IKEA, Maisons du Monde, Westwing) qui captent ceux qui finissent par craquer sur le clic facile. De l'autre, les pièces rares signées (vintage ou auteur) qui captent ceux qui ont passé le moodboard et veulent prouver quelque chose. Entre les deux — le milieu de gamme historique (Habitat, Conran Shop, Roche Bobois) — s'évapore.
La voie de sortie
Trois mouvements émergent contre la dictature du feed. D'abord, les "collected interiors" (voir notre article du 5 juin), qui revendiquent le mélange voulu d'époques et de sources contre l'algorithmique uniformité.
Ensuite, les comptes qui nomment — Apartamento Magazine, Kingdom Design, Studio Giancarlo Valle, Cabana Magazine. Tous citent systématiquement leurs sources sur chaque image publiée. C'est une posture éditoriale : nommer rend possible l'achat, donc l'engagement, donc le goût réel.
Enfin, la recherche inversée. Beyit en est un exemple : partir d'une image, identifier les objets, remonter aux sources. C'est la réponse technique à la décontextualisation algorithmique.
En pratique
Trois exercices pour reprendre la main. Avant de sauvegarder une image, chercher d'où elle vient — qui a designé, qui a publié, où on peut l'acheter. Si la recherche échoue, ne pas sauvegarder.
Suivre dix comptes maximum, déchargés des autres. Trois décorateurs, trois marques, trois magazines, un photographe d'archive. Le feed devient lisible.
Imprimer dix images qu'on aime vraiment et les regarder ensemble sur un mur. La cohérence ou son absence sautera aux yeux. C'est l'exercice qui sort du scroll et révèle si le goût existe ou s'il n'était qu'une accumulation Pinterest.
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