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Carnet · 15 mai 2026

Galerie Patrick Seguin, rue de Charonne

Comment lire un Prouvé authentique en trente secondes.

Quatre-vingt-onze, rue de Charonne — en réalité 5 rue des Taillandiers, sa vraie adresse, mais tout le monde dit "Charonne" parce que c'est par là qu'on arrive. Une porte de métal noir sans enseigne, un sol en ciment ciré qu'on entend résonner sous les pas, et derrière, l'une des trois galeries au monde qui font autorité sur Jean Prouvé. Si vous voulez apprendre à voir un Prouvé — pas juste l'identifier, le voir — c'est là qu'il faut aller. Vingt minutes en taxi du Marais, et une éducation que personne ne vous fera ailleurs, ni à Beaubourg, ni au musée des Arts déco, ni dans les écoles d'architecture.

Comment Patrick Seguin a construit l'autorité

Il commence en 1989, dans une petite boutique du onzième, rue de Charonne justement. Personne ne veut alors du mobilier d'après-guerre français — Prouvé est mort en 1984 dans l'indifférence générale, ses pièces se vendent mal aux Puces, ses démontables des Vosges sont démantelés pour récupérer la ferraille. Seguin rachète tout ce qu'il trouve, parfois au poids, parfois par lots entiers. Sa femme et associée, Laurence Macarez, archive, restaure, documente. Trente ans plus tard, le ratio s'est inversé : sa galerie vend une chaise Standard à plus de vingt mille euros, une chaise Antony à cinq mille, et c'est lui qui a fait, à lui seul, l'essentiel du marché Prouvé contemporain — au point que les héritiers du designer travaillent en collaboration directe avec lui pour l'authentification.

Aujourd'hui, la galerie a trois adresses (Paris, Londres New Bond Street, New York Madison Avenue) et expose autant Charlotte Perriand — pour laquelle Seguin a aussi établi la cote — Le Corbusier, Jean Royère, que les démontables Prouvé restaurés une à une. Patrick Seguin a publié quinze monographies en trente ans, et le catalogue raisonné de Prouvé édité par la galerie est devenu la référence académique mondiale, citée par tous les conservateurs de musée.

Ce qu'on regarde quand on entre

Les démontables — ces maisons en kit dessinées par Prouvé entre 1944 et 1947 pour reloger les sinistrés des Vosges, en réponse à une commande du ministère de la Reconstruction — sont parfois remontés dans la cour arrière de la galerie, parfois exposés démontés sur le sol pour montrer l'ingéniosité du système d'assemblage. C'est là que le voyage commence. Une 6×6, une 6×9, parfois une cabane Métropole (modèle de 1949, presque introuvable aujourd'hui). À l'intérieur, le mobilier d'origine : une chaise Standard, un bureau Compas, une lampe Potence murale — tout ce que Prouvé avait imaginé pour un habitat complet, fabriqué à la chaîne en deux semaines.

Le démontable n'est pas une maquette, c'est une architecture grandeur réelle qu'on peut traverser. Cette confrontation physique change tout : on comprend en trois minutes pourquoi Prouvé est moderne — pas par le style, mais par la méthode d'assemblage qui ramène l'industrie dans l'habitat sans la subir.

Trois signes qui distinguent un Prouvé authentique

1. La pliure

Prouvé a inventé une manière de plier la tôle d'acier qui faisait office de pied et de structure. Sur les chaises Standard et Antony, le pied arrière n'est pas un tube : c'est une plaque pliée à 90°, élargie en bas pour absorber la charge sur l'arrière, étranglée en haut pour ne pas encombrer l'assise. Une copie — et il en existe des centaines, italiennes, vietnamiennes, chinoises — utilise un tube cintré, plus rapide à fabriquer, beaucoup moins juste visuellement. Le test : posez la chaise contre la lumière. Sur l'originale, l'ombre du pied arrière forme un V étiré ; sur une copie, un trait droit. Une fois qu'on l'a vu, on ne peut plus le ne pas voir.

2. Le rivetage

Les pièces authentiques montrent leurs rivets. Prouvé refusait de les cacher — il pensait que la fabrication devait être lisible, que l'honnêteté technique faisait partie de l'esthétique. Sur une copie contemporaine, les fixations sont soudées et meulées invisibles. Si vous voyez un boulon hexagonal apparent sur l'assise ou le piétement, vous êtes probablement devant l'original. Sur les Standard d'après 1950, les rivets sont en alliage cuivré qui patine en vert-de-gris — patine impossible à reproduire industriellement.

3. La marque sous la chaise

Estampille "Atelier Jean Prouvé Maxéville" pour les pièces fabriquées entre 1945 et 1953 dans l'usine de Maxéville (banlieue de Nancy). "Les Constructions de la Maxéville" plus tard, après la rupture entre Prouvé et le repreneur de l'usine. Pour les pièces des années soixante, on trouve parfois "Steph Simon" — l'éditeur parisien qui a continué le catalogue après la fermeture de Maxéville. Pas d'estampille = doute sérieux, sauf si la pièce est documentée par la galerie elle-même ou par le catalogue raisonné.

Le cas particulier des éditions Vitra

Depuis 2002, Vitra édite officiellement les pièces Prouvé en accord avec les ayants droit. Ces rééditions sont fabriquées avec les outillages d'origine quand possible, et marquées "Vitra" sous l'assise. Ce ne sont pas des contrefaçons — ce sont des rééditions légitimes, vendues entre douze cents et trois mille euros selon le modèle. Elles ne prennent pas de valeur sur le marché secondaire, mais elles permettent à un Prouvé de rentrer dans un budget raisonnable. Patrick Seguin, fait notable, ne les vend pas — il s'en tient à l'original.

Ce qu'on peut acheter sans être millionnaire

La galerie ne vend rien à moins de quatre mille euros. Mais on peut y voir, toucher (avec prudence), ouvrir un catalogue, prendre des notes. Et c'est là le service public qu'elle rend : une fois que vous avez tenu une vraie chaise Antony — le poids inattendu, la rigidité de la tôle, la finesse de l'assise contreplaqué — vous reconnaissez les copies à dix mètres pour le reste de votre vie. C'est, sans exagération, la meilleure formation gratuite qui existe au design d'après-guerre français.

Pour acheter du Prouvé authentique en dessous de quatre mille euros, trois voies. Drouot — vente design du XXᵉ chaque trimestre, Antony entre trois et quatre mille, Standard entre cinq et huit, lampe Potence parfois sous les deux mille. Vinterior et 1stDibs — parfois, surveillez les ventes britanniques où Prouvé est moins identifié, on peut trouver un guéridon Compas à deux mille cinq cents si on est patient. Cornette de Saint Cyr et Artcurial — ventes thématiques deux fois par an, où passent parfois des lots déclassés (chaise dépareillée, pied à restaurer).

Pratique

Galerie Patrick Seguin — 5 rue des Taillandiers, 75011 Paris (entre Bastille et Ledru-Rollin). Du mardi au samedi, 11h–19h. Entrée libre, pas de rendez-vous obligatoire. Mieux vaut prévenir par mail (info@patrickseguin.com) si vous voulez voir une pièce particulière ou consulter une fiche d'authentification. Catalogue raisonné Prouvé disponible à la consultation sur place, vendu deux cent vingt euros l'exemplaire.

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