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Carnet · 22 mai 2026

Officine Universelle Buly, rue Bonaparte

Une parfumerie ouverte en 1803, fermée en 1956, ressuscitée en 2014. Comment Ramdane Touhami a refait l'apothicairerie la plus juste de Paris.

Six, rue Bonaparte, à deux pas de la place Saint-Sulpice. Une devanture en bois noir avec lettres dorées peintes à la feuille, un comptoir en marbre d'époque qui résonne sourdement quand on y pose une fiole, des étagères de flacons en porcelaine peinte à la main, alignés comme dans une apothicairerie de roman balzacien. Ce n'est pas un magasin restauré au sens classique — c'est une apothicairerie qui a traversé deux siècles, qui est morte une fois dans les années cinquante, et qu'un seul homme, Ramdane Touhami, secondé par sa femme et associée Victoire de Taillac, a rendue à nouveau vivante avec une exigence d'archéologue. Aujourd'hui c'est devenu, sans qu'on l'ait vu venir, la boutique la plus copiée de Paris — et la plus difficile à imiter.

L'histoire de la maison

Jean-Vincent Bully, parfumeur et apothicaire originaire de Versailles, ouvre son officine en 1803, sous le Consulat, dans une boutique d'une trentaine de mètres carrés qu'il loue à un négociant en vins. Il invente l'Eau triple, un soin du visage à base d'eau distillée et de vinaigre aromatique, qui fera la renommée de la maison pendant cent cinquante ans et qui sera prescrite par les médecins parisiens jusqu'à la Première Guerre. Balzac, qui fréquente l'officine, l'immortalise dans César Birotteau sous le nom à peine modifié de "Bully le parfumeur". La boutique survit aux Hausmanns (elle est classée monument historique par arrêté de 1894 avant d'être déclassée en 1947), à la Belle Époque où elle fournit le Tout-Paris, à la Première Guerre où elle envoie des soins aux soldats, à la Seconde où elle continue d'ouvrir trois jours par semaine sous l'Occupation. Elle ferme en 1956, en silence, sans héritier intéressé, après cent cinquante-trois ans d'activité continue. Le local devient successivement une teinturerie, puis une boutique de souvenirs touristiques, puis une boulangerie de chaîne, puis un vide sanitaire pendant deux ans.

En 2014, Ramdane Touhami et Victoire de Taillac rachètent la marque pour une somme dérisoire (autour de cinquante mille euros) à un collectionneur de marques mortes qui en possédait les droits sans savoir quoi en faire. Pas l'enseigne physique — ils ne récupèrent qu'un nom et quelques formules retrouvées aux archives nationales. Tout est reconstruit ex nihilo : la devanture, le comptoir, les flacons, le sol, les étiquettes, le mobilier intérieur. Mais avec une exigence unique, héritée de la formation d'historien de Touhami : aucune restauration ne doit donner l'impression d'être neuve. Tout doit avoir l'air d'avoir toujours été là, d'avoir traversé un siècle et demi sans une retouche. C'est l'inverse exact de la stratégie habituelle des marques de luxe ressuscitées (Schiaparelli, Vionnet, Poiret) qui modernisent ostensiblement le patrimoine pour signaler leur retour.

Comment lire la boutique

Le comptoir en marbre noir veiné

Pas du marbre d'origine — il a été coupé en 2014 dans une carrière des Pyrénées qui ne fournit plus depuis 1960, et qui acceptait de rouvrir ses tunnels pour une commande spéciale. Ramdane Touhami a acheté les derniers blocs disponibles (sept pièces, douze mille euros pièce) et les a fait acheminer à Paris par camion bâché. Le veinage est unique, irreproductible, parce que la veine sédimentaire d'origine est éteinte. C'est ce détail invisible — un marbre dont la source n'existe plus — qui rend la copie matérielle impossible.

Les flacons en porcelaine

Tous fabriqués à Limoges, dans l'un des trois derniers ateliers à pratiquer encore la peinture à la main sur biscuit, peints un à un par des décoratrices formées sur dix ans. Chaque parfum a son flacon dédié, jamais standardisé ni rationalisé. La forme du flacon raconte le parfum : l'Eau triple dans un flacon octogonal, le Macassar dans un flacon haut et étroit comme un narguilé, l'Iris Pallida dans un flacon évasé rappelant les jardinières victoriennes. C'est l'élément le plus coûteux de la boutique — chaque flacon coûte entre vingt et quatre-vingts euros à produire — mais aussi celui qui rend l'expérience reproductible nulle part ailleurs.

Les étiquettes en typographie XIXᵉ

Réimprimées sur les presses originales, conservées dans un atelier typographique de Belleville qui appartient à un imprimeur retraité qui a refusé de vendre ses machines aux musées. Ramdane Touhami a refusé l'impression numérique, même offset moderne, parce que la typographie composée au plomb donne des contours légèrement irréguliers que l'œil reconnaît inconsciemment comme "anciens". Chaque étiquette est posée à la main sur le flacon, avec une colle de pâte de poisson — colle utilisée au XIXe siècle, qui jaunit lentement et donne aux étiquettes cette patine qu'aucune colle moderne ne sait reproduire.

Le sol en mosaïque, restauré pierre par pierre

Le sol d'origine de 1803, en mosaïque géométrique noir-blanc à motif pavé, avait été couvert par du linoléum dans les années 50, puis par un carrelage de cuisine dans les années 80. Touhami l'a fait dégager au burin pendant six mois par deux artisans mosaïstes de Naples, en respectant les fragments d'origine et en complétant les manques avec des tesselles taillées dans le même marbre noir de Pyrénées que le comptoir. Aujourd'hui, on ne distingue plus l'original du complément — preuve que la patine artificielle peut parfaitement imiter le temps, à condition d'y consacrer six mois de travail manuel.

La méthode Touhami, en trois principes

Ce qu'il faut comprendre, c'est que Buly n'est pas un acte commercial isolé, c'est l'application d'une méthode qu'on retrouve dans tous les projets de Ramdane Touhami (de Cire Trudon qu'il a relancée en 2007 jusqu'aux boutiques Roger&Gallet réinventées en 2022). Premier principe : ne jamais signaler la restauration. Tout doit avoir l'air d'avoir toujours existé. Deuxième principe : payer le prix réel du temps. Une étiquette typographiée à l'ancienne coûte trente fois plus cher qu'une étiquette offset, mais elle est la différence visible entre le pastiche et l'authenticité ressuscitée. Troisième principe : recruter des artisans en voie d'extinction, plutôt que des designers contemporains qui copient un style. La filiation matérielle compte davantage que la filiation esthétique.

Ce qu'on peut acheter sans casser sa tirelire

L'Eau triple en 75 ml : 65 euros — formule de 1803, à utiliser matin et soir sur visage humide après nettoyage. Une savonnette à l'iris : 12 euros, fabriquée à Marseille selon le procédé traditionnel à froid. La crème de mains Concrète, en pommade riche dans un pot émaillé : 38 euros, durée d'utilisation environ six mois à raison d'une application par jour. Un peigne en corne de buffle indien signé Buly : 24 euros, indispensable pour qui a les cheveux longs et veut éviter l'électricité statique des peignes plastique. Une eau de toilette signature : entre 120 et 180 euros le 100 ml. Tout est emballé dans un papier kraft brun fermé à la cire d'abeille rouge — détail signé qui fait du paquet déjà un objet à conserver, et qui explique pourquoi on voit ces papiers kraft réutilisés comme emballages cadeaux dans tout le sixième arrondissement.

Pratique

Officine Universelle Buly — 6 rue Bonaparte, 75006 Paris (à deux pas de la place Saint-Sulpice et du Café de Flore). Du lundi au samedi, 11h-19h. Dimanche fermé sauf en décembre. Conseil pratique : éviter le samedi après-midi (queue de touristes), préférer le mardi matin où l'équipe a le temps de raconter les flacons. Et désormais treize succursales dans le monde (Tokyo, Kyoto, Séoul, Londres, Milan, New York, Los Angeles, Singapour, Hong Kong, Shanghai, Taipei, Bangkok), toutes décorées sur le même principe — restauration plus vraie que vraie — et chaque ouverture précédée de six à dix-huit mois de chantier avec les mêmes artisans européens et japonais.

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